Extension territoriale suivant la guerre avec l'Italie et définition des frontières
Globalement, l'intégration des nouveaux territoires est réussie, bien que les paysans subissent de lourds impôts couvrant les dépenses de la cour impériale, du clergé, de l'armée et des propriétaires terriens87. Diverses régions ont accepté l'intégration volontaire : on peut citer le royaume de Jimma ainsi que certains zones du Wellega ; en contrepartie, les clans dominants locaux gardent un certain pouvoir. Ces derniers partagent l'administration avec les naftagna, des fusiliers s'installant dans les nouveaux territoires afin d'en assurer la défense. L'ingérence des naftagna dans la gestion des affaires affaiblit l'influence des chefs traditionnels auxquels la population doit toujours allégeance. Toutefois, l'uniformisation des impôts et l'établissement d'une justice plus formelle assurent la stabilité : c'est la pax aethiopica88.
En revanche, plusieurs territoires, dont le Welayta, le Kaffa et le Guimira, refusent la soumission volontaire ; dans ces cas, les anciens chefs perdent tout privilège, leurs terres et parfois leur liberté. L'armée intègre ces provinces avec une violence militaire entraînant de nombreuses victimes et la destruction de certaines cultures. Malgré la participation d'Oromos et de Gouragués, la soumission d'autres peuples s'apparente à une conquête exclusivement amhara. En effet, l'Empire tente d'assimiler les populations conquises, la majorité des soldats parlent l'amharique et sont des chrétiens orthodoxes. Les campagnes ont marqué les mémoires des nations conquises, 90 % des Oromos se retrouvent sous administration impériale42 devenant ainsi, démographiquement, le premier peuple d'Éthiopie. Les élites locales, influencées par la diffusion de concepts d'égalité des peuples, résistent quelque temps, rendant les conquêtes plus longues et difficiles que prévues.
L'importance des conquêtes menées par Menelik
Empire éthiopien avant les conquêtes de Menelik II (1875)
Empire éthiopien après les conquêtes
À la suite des campagnes, Menelik II a changé en profondeur la structure politico-sociale d'un Empire sur lequel il règne, Empire trois fois plus vaste que le domaine de la couronne du Shewa vers 1880 soit 1 000 000 km2, des hauts plateaux jusqu'aux basses terres les plus chaudes. L'administration, essentiellement militaire, de l'Empire se fonde en grande partie sur les ketemas, des villes garnisons qui, plus tard, donnent naissance à des villes d'importance régionale telles que Yirgalem dans le Sidamo ou Goba dans le Balé. Les ketemas sont toujours construites à plus de 1 000 m d'altitude, afin d'y installer les naftagna, originaires des hauts plateaux, qui redoutent les pestilences (surtout la malaria) et le climat des basses terres.
L'Éthiopie a réussi l'exploit de créer un vaste Empire au moment précis où les puissances européennes se partagent la Corne de l'Afrique. Le succès de Menelik II s'explique par l'intégration des Oromos du Shewa et des Gouragués dans son administration et dans les hauts postes militaires, lui permettant de lever une armée beaucoup plus importante que s'il s'était limité à recruter des Amharas. Par ailleurs, à la suite des décès de Tewodros II et de Tekle Giyorgis II, de nombreux soldats désœuvrés et d'anciens mercenaires viennent gonfler les rangs de l'armée équipée des meilleurs fusils. Enfin, la personnalité même de Menelik contribue au succès des campagnes. Il s'implique personnellement et se rend lui-même sur les champs de batailles, tout en s'entourant des généraux les plus brillants dont Ras Mekonnen Wolde Mikael ou encore Ras Gobena Dachi.
Dès la fin du règne de Yohannes IV, la cour du Shewa devient un centre d'influence majeur éthiopien, aussi bien au niveau national qu'international. Des diplomates, des marchands, des aventuriers, beaucoup d'étrangers se rendent à la cour d'Entoto (notamment le jeune poète Arthur Rimbaud et le peintre Paul Buffet parmi les Français); parmi ceux-là, certains échangent leurs armes contre des produits naturels. La France et l'Italie, entre autres, font ainsi entrer de nombreuses armes modernes dans le royaume du Shewa, permettant aux troupes de Menelik de disposer d'une supériorité technique.
La modernisation de l'Empire[modifier | modifier le code]
Gravure représentant Menelik II, accompagné de son entourage, inspectant le chemin de fer.
Menelik II, conscient de la portée de la victoire d'Adoua, sait que la seule force militaire ne peut protéger son Empire. Ainsi, sans l'élaboration d'un véritable plan global, l'Éthiopie entre dans phase de modernisation, un bouleversement s'expliquant entre autres par l'intérêt du souverain pour les nouvelles technologies. Une partie de l'aristocratie impériale, représentée par Taytu Betul, accueille avec vigilance voire réticence l'arrivée massive des techniques occidentales. À l'inverse, une autre fraction de la noblesse, dont le Ras Mekonnen Wolde Mikael, marqué par ses voyages en Europe en 1896 et en 1902, se montre bien plus ouverte à cette modernisation. Afin de ne point effrayer les conservateurs et par conviction personnelle, Menelik s'attelle à maintenir la culture éthiopienne et ses traditions.
Au niveau des transports et des communications, des routes (Addis-Abeba - Addis Alem et Dire Dawa - Harer) ainsi que des ponts sont construits ; dans la capitale, les vélos, importés par Bentley et C. Halle, font leur apparition en décembre 1907 et les automobiles y sont introduites en janvier 1908 par A. Holtz89. Le symbole par excellence reste le chemin de fer franco-éthiopien (aujourd'hui djibouto-éthiopien) dont la construction, débutée en 1897, se termine en 1917. Un système postal est fondé en 189390 et des bureaux de postes ouvrent l'année suivante. Le bureau central, tenu par des Français, développe le service urbain ; deux ans plus tard, l'Éthiopie adhère à l'Union postale universelle89. Dans le domaine de l'éducation, on bâtit des écoles publiques : la première en 190691, une seconde en 1908 (école Menelik II d'Addis Abeba) enfin une troisième à Harer ; par ailleurs, en 1894, des étudiants partent à l'étranger pour la première fois, certains vont jusqu'en Russie. Au niveau sanitaire, on lance une campagne de vaccination contre la variole en 1898 ; on construit divers hôpitaux : celui de la Croix-Rouge russe (1897), l'hôpital Ras Mekonnen à Harer (1902) et l'Hôpital Menelik II (1910).
La modernisation touche également le secteur économique : en 1892, on réorganise le régime des impôts92. Le nouveau système de taxation (gebbar maderia)Note 6, diffère qualitativement par les soldes aux armées, l'administration des revenus et l'approvisionnement des troupes, avec le système existant sous les règnes de ses prédécesseurs. Celui-ci est bien plus fortement centralisé, le taux de taxation est directement relié aux besoins militaires en se fondant sur une mesure des besoins d'un soldat ordinaire, et le soldat, devenu propriétaire devient directement responsable de son propre ravitaillement. Dès lors, les taxes foncières passent sous l'administration directe des Ras. Cette forme de taxation sécurise les soldes des armées et facilite une mobilisation accrue à la fois de la paysannerie et des Ras locaux. Le système contrôlé directement par l'État se révèle en outre beaucoup plus flexible (facilitant le transfert des ressources d'une région à l'autre), et permet une élévation considérable des revenus de l'Empire éthiopien. En 1894 est mise en place une forme de taxation universelle, la taxe Asrat83, qui s'applique aussi bien aux nobles locaux qu'aux soldats et aux propriétaires.